Michel, Adeline et Isabelle Lescanne
Michel Lescanne, Fondateur et Président du Groupe Nutriset, entouré d'Adeline Lescanne-Gautier, Directrice générale de N

Première entreprise française à avoir adopté, en 2015, un « objet social étendu », Nutriset, société familiale normande spécialisée dans la conception et la fabrication de produits alimentaires pour lutter contre la malnutrition dans les pays du Sud, rapporte ici son expérience.

L’activité de Nutriset repose sur un mandat original et exigeant : celui de "nourrir les enfants", en mettant à disposition des acteurs de l'aide humanitaire des produits efficaces, innovants et de qualité pour combattre la malnutrition infantile dans les pays du Sud. Ce mandat a permis de développer un modèle bénéfique pour l'ensemble des partenaires de l’entreprise (acteurs humanitaires, fournisseurs, chercheurs), d’apporter des solutions appropriées en faveur des enfants malnutris et d’assurer un développement important de l’entreprise qui, depuis sa création et jusqu’à aujourd’hui, maintient sa position de leader mondial.

Après 30 ans d’existence, les actionnaires et les dirigeants de Nutriset s’interrogeaient sur la transmission générationnelle de ce mandat. Comment faire pour que cet objectif, qui les guide depuis la création, perdure ? Comment continuer à affirmer, au niveau des nouveaux actionnaires, la volonté de garantir la pérennité et la continuité des valeurs fondatrices de Nutriset ?

En 2015, à l’issue d’une réflexion avec Armand Hatchuel, Blanche Segrestin et Kévin Levillain de l’Ecole des Mines ParisTech, Nutriset est devenue la première entreprise française à mission en inscrivant dans ses statuts le cœur de son mandat : « Apporter des propositions efficaces aux problématiques de nutrition/malnutrition ».

Trois ans plus tard, quel est le constat ?

Pour Nutriset, la force première de cette innovation est l’introduction d’un mode de gouvernance impliquant toutes les parties prenantes : elle permet de concilier la conduite de l’entreprise (par ses dirigeants) avec les valeurs de ses actionnaires (fondateurs) dans le cadre d’un projet collectif créatif (collaborateurs). L’OSE permet ainsi de décliner un horizon commun, qui prend la forme, pour Nutriset, de 9 engagements collectifs.

Préalablement, l’adoption d’un tel outil oblige toutefois les actionnaires à partager une vision commune. Ils doivent aussi s’engager de manière effective dans cette vision, à même d’être matérialisée au travers du modèle OSE. En contrepartie, celui-ci protège l’entreprise de visions privilégiant le court-terme, guidées par la recherche d’une rentabilité rapide.

Au-delà de la volonté d’engagement des actionnaires, cette démarche doit être l’affaire de tous les acteurs en charge de faire « vivre » au quotidien l’OSE. Forcément progressive, elle s’inscrit dans un temps long et oblige à innover en matière de méthodes d’information et de mobilisation.

 

Pour la direction générale, elle permet de vérifier que ses objectifs stratégiques s’inscrivent dans l’axe des engagements collectifs. Cette mise en cohérence est devenue, au fil des mois, chez Nutriset, une seconde nature en matière de gouvernance. Et ce d’autant plus que la conformité de l’action de l’entreprise à ses engagements statutaires est contrôlée, chaque année, par une commission indépendante qui remet un rapport aux actionnaires.

L’Objet social étendu, avec sa déclinaison par engagements, n’est pas seulement une boussole, il devient lui-même un outil d’innovation. Par exemple, à l’usage, deux engagements se mettent parfois en tension avec des options différentes selon qu’on privilégie l’un plutôt que l’autre. Cette antinomie que révèle la pratique, permet de dégager des lignes d’arbitrage ou de proposer des solutions inédites. Elle confirme en ce sens que l’entreprise innove dans son fonctionnement et qu’elle ne reste pas figée.

Enfin, la mise en œuvre de l’OSE concerne l’implication des collaborateurs. Ce cheminement demande une attention particulière pour que les engagements deviennent une référence permanente dans leur activité quotidienne. Lancée dans une démarche pionnière, Nutriset admet que cet aspect managérial n’avait d’ailleurs pas été imaginé en ces termes à l’origine. En interne, la demande porte donc aujourd’hui sur la mise en place d’outils qui favoriseraient une prise en main efficace, par l’ensemble des équipes, des engagements et de leur vocabulaire spécifique.

A l’extérieur, l’OSE reste un vecteur efficace pour affirmer l’identité de Nutriset, tout en revendiquant son modèle original. Avec certaines parties prenantes, comme les fournisseurs, il permet de mettre sur la table une forme de sincérité pour construire une relation de long terme, dans un état d’esprit bienveillant.

Nutriset, première entreprise à Objet social étendu, tire donc un bilan positif de son choix, croyant fermement au rôle d’acteur social que doit jouer, plus que jamais, l’entreprise dans un monde de plus en plus mouvant. A cet égard, elle apporte son soutien à la démarche issue du rapport Senard-Notat, visant à faire entrer ce modèle de société en droit. Pour autant, cela devra se faire de manière exigeante, c’est-à-dire en reprenant des critères d’engagement et de contrôle dans la gouvernance. C’est cette condition qui permettra d’éviter tout effet d’aubaine ou d’affichage quant au statut « d’entreprise à mission ».